Abidjan ou Doha : ce que dit l’économie réelle ivoirienne
Je rentre d’Abidjan avec une impression, et cette impression me gêne. La ville me paraît plus vivante que Doha, où je me rends en novembre dernier. Rien de plus qu’une sensation de trottoir. Mais les impressions sont des questions déguisées, et je prends rarement le parti de les laisser passer sans les vérifier.
Avant de regarder, il faut s’entendre sur ce qu’on regarde. J’appelle économie réelle la production de biens et de services, celle qui mobilise des bras, des ateliers, des camions. Elle s’oppose à la rente, qui sort du sol et n’a besoin de presque personne. Je comparerai donc la Côte d’Ivoire au Qatar hors hydrocarbures. Mettre face à face un pays sans pétrole et un pays avec son gaz ne nous apprendrait rien, sinon que le gaz rapporte.
Première vérification : le rythme
Croissance annuelle du PIB réel
Le verdict tombe vite. La Côte d’Ivoire croît à 6,5 % de PIB réel par an (année 2025, prévision du Fonds monétaire international). Le Qatar, pris dans son ensemble, à 2,9 % du PIB réel qatari au troisième trimestre 2025. Et si l’on ne retient que sa part hors hydrocarbures, celle qui travaille vraiment, 4,4 % de ce même PIB réel. Accordons à Doha la mesure la plus flatteuse : il reste deux points d’écart. J’ai donc raison. Je me réjouis trop vite.
Rendons d’abord au Qatar ce qui lui revient. Les activités hors hydrocarbures pesaient 62,6 % du PIB réel qatari au premier trimestre 2024. Elles pesaient 65,5 % de ce même PIB réel au troisième trimestre 2025. On parle beaucoup de diversification dans les émirats, souvent au futur. Ici, elle se mesure au présent.
Deuxième vérification : le niveau
PIB par habitant · chaque carré vaut 3 000 USD
Vingt-trois carrés contre un. Un Qatari dispose en moyenne de 23 fois le revenu par tête d’un Ivoirien, en dollars courants. Sur le niveau de richesse, la discussion est close avant d’avoir commencé. J’ai donc tort. Avoir raison et tort dans la même semaine, c’est en général le signe qu’on pose mal sa question.
Ce que l’œil regardait sans le savoir
Les deux constats ne se contredisent pas. Ils ne parlent pas de la même chose. Ce que je perçois depuis un pont, ou depuis la banquette arrière d’un taxi, ce n’est ni un stock de richesse ni un produit intérieur brut par habitant. C’est une densité de travail et une vitesse de transformation. L’œil compte des gestes. Il ne sait pas compter des dollars.
Population · chaque silhouette vaut 3 millions d’habitants
La structure ivoirienne explique le reste. Le secteur primaire pèse 14,4 % du PIB mais occupe 45,2 % de la population active ; les services pèsent 54,6 % du PIB pour 44,4 % de la population active (données FMI et Banque mondiale, 2025). Un écart de cette ampleur entre la part dans la valeur et la part dans l’emploi signale une économie à forte intensité de main-d’œuvre et à faible intensité de capital. Beaucoup de gens au travail, visibles, pour chaque point de PIB. Et Abidjan concentre l’essentiel de cette activité : 60 % du PIB national pour 6,3 millions d’habitants, soit 21,5 % de la population du pays (District Autonome d’Abidjan).
Doha fait exactement l’inverse. Beaucoup de valeur par tête, obtenue avec peu de personnes et beaucoup de capital. On y voit moins de travail pour cette raison simple : il en faut moins pour le même dollar. Les rues y sont calmes parce que l’économie s’y passe ailleurs, dans des bureaux et des conduites.
La vitesse, et le temps qu’elle fabrique
Le rapport de un à vingt-trois est une photographie. Or on n’investit pas dans une photographie, on investit dans un film. Ce qui compte alors n’est plus le niveau mais la vitesse à laquelle la richesse par habitant se fabrique, puisque c’est elle qui dira où sera le marché dans dix ans.
Calcul : 6,5 % de PIB réel moins 2,4 % de croissance démographique.
Intérêts composés sur ce même taux de 4,0 % par an.
Je m’abstiens du même calcul pour le Qatar. Les sources que je consulte donnent sa population entre 2,59 et 3,00 millions d’habitants selon l’année et l’institution. Diviser par un dénominateur aussi mouvant fabrique un chiffre faux, et le pire des chiffres faux est celui qui a l’air juste. Je préfère l’absence.
Que faire de cela, quand on a de l’argent à placer
Commençons par le nombre de clients, puisque c’est la première question qu’on se pose. Trente deux millions neuf cent mille consommateurs d’un côté, trois millions de l’autre. L’avantage est ivoirien, et il est écrasant. Mais à 3 006 USD de PIB par habitant, ce que chacun peut dépenser au delà du nécessaire reste mince. Un modèle ivoirien se construit donc sur le volume, un prix d’entrée bas, une distribution dense et un crédit court. Ce qui marche à Doha, la marge unitaire élevée sur de petits volumes, n’y survivrait pas une saison. L’inverse est tout aussi vrai, et c’est ce qui rend l’exercice intéressant.
Vient ensuite la question du temps, qui est la vraie. Celui qui investit à dix ans achète une pente : 4,0 % de PIB réel par habitant et par an redessinent une clientèle solvable sur la durée d’un amortissement industriel. Celui qui doit être rentable dès la première année achète un niveau, et le niveau lui raconte une tout autre histoire. Les deux ont raison. Ils ne font simplement pas le même métier.
Une prudence, que je préfère dire plutôt que taire. La population qatarie compte une part importante de travailleurs expatriés. Son produit intérieur brut par habitant ne décrit donc pas une clientèle domestique au même sens qu’en Côte d’Ivoire. Je ne trouve aucune source datée et opposable sur cette part, et je ne la chiffre pas. Qu’il suffise de ne pas lire les 69 680 USD comme un pouvoir d’achat disponible sur le marché local.
Reste la main d’œuvre, qu’on oublie souvent de mettre dans la colonne des actifs. Une économie où 45,2 % des actifs produisent 14,4 % du PIB offre des bras que le Golfe, lui, doit faire venir par avion. L’avantage est réel. Il déplace seulement la difficulté : elle n’est plus de trouver des gens, elle est de les former et de les organiser. Coût d’entrée plus bas, effort d’encadrement plus élevé. À chacun de dire ce qu’il préfère porter.
Voilà, au fond, notre métier. Séparer ce qu’un marché donne à ressentir de ce qu’il produit vraiment. L’impression que je rapporte d’Abidjan est juste, mais elle porte sur le rythme. Prise pour un jugement de niveau, elle me ferait fixer des prix que personne ne paie. C’est une erreur qui ne coûte rien à un voyageur, et très cher à un investisseur.
Pourquoi Abidjan, et pas ailleurs
Reste une question que je ne pose pas en partant, et qui s’impose au retour. Les grands groupes y vont. Pourquoi là, précisément ?
Parce qu’Abidjan réunit ce qu’aucune autre ville de la région ne réunit. La Banque africaine de développement y a son siège, revenu de Tunis en 2014. La Bourse régionale des valeurs mobilières y est installée, et c’est la seule Bourse au monde partagée par plusieurs pays : huit États de l’Union économique et monétaire ouest-africaine, une seule place de cotation. Ajoutez que la ville concentre à elle seule 60 % du PIB de son pays.
Ce qui change tout se résume en une phrase. Une entreprise qui s’installe à Abidjan ne s’installe pas dans un pays. Elle s’installe dans un ensemble qui partage une monnaie, un droit des affaires et un marché financier. Pour un projet pensé à l’échelle du continent, c’est une économie de frottement considérable, et elle ne se lit sur aucun tableau de PIB.
C’est la raison pour laquelle j’y conduis volontiers ceux qui veulent bâtir quelque chose de panafricain. Et le conseil que je leur donne est toujours le même : commencez par aller voir. Pas par lire une note, pas par comparer des colonnes. Prenez un vol, traversez un pont à l’heure de pointe, regardez les gens travailler. Vous en revenez avec une impression. Vérifiez-la ensuite, sérieusement, chiffre après chiffre. C’est exactement ce que je fais ici.
Déboye Niang
Associé gérant, Cabinet Carrée
Note de méthode
Les comparaisons portent sur des échelles nationales, Côte d’Ivoire et Qatar, et non sur les deux villes. Abidjan concentre 60 % du PIB ivoirien et Doha l’essentiel de l’activité qatarie, ce qui rend l’approximation utile, mais elle reste une approximation et nous la signalons comme telle. Chaque taux porte sa fenêtre : une année pleine pour la Côte d’Ivoire, un trimestre en glissement annuel pour le Qatar. Les valeurs par habitant sont nominales ; en parité de pouvoir d’achat, les écarts se resserrent sans s’inverser.
