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Pourquoi nous devons recommencer à lire des romans

Ce que Sherlock Holmes, un milliardaire imaginaire et un théorème peuvent nous apprendre que les méthodes de développement personnel ne diront jamais.

On nous a toujours dit que la littérature était une fenêtre par laquelle on s’évade. C’est vrai. Mais c’est aussi, et peut-être surtout, une porte par laquelle on entre : dans l’histoire, dans la science, dans la tête de quelqu’un qui n’est pas nous.

La publication par le New York Times d’une liste des meilleurs thrillers du XXIe siècle m’a rappelé quelque chose que notre époque semble progressivement oublier : un roman peut parfois nous apprendre davantage sur le monde que bien des livres qui prétendent nous expliquer comment vivre.

L’âge des recettes

Nous vivons l’âge du développement personnel.

Comment devenir plus productif. Comment se faire des amis. Comment convaincre. Comment négocier. Comment devenir riche. Comment se lever avant tout le monde.

Tout devrait désormais pouvoir se résumer en quelques règles, habitudes ou principes.

Je ne nie pas l’utilité de ces ouvrages. Certains sont excellents. Mais une partie de cette littérature est devenue la traduction intellectuelle d’un pragmatisme contemporain : une connaissance débarrassée de sa forme, de sa beauté, de son ambiguïté et parfois même de son humanité.

Il existe une différence fondamentale entre savoir quelque chose et l’avoir vécu intellectuellement.

Or la forme compte. Elle compte peut-être autant que le fond.

L’ironie de Gustave Le Rouge

À la fin du XIXe siècle, dans La Conspiration des milliardaires, Gustave Le Rouge et Gustave Guitton avaient déjà tout compris. Leur personnage, le magnat William Boltyn, méprise les beaux-arts et la littérature ; il ne possède tableaux et statues que pour ne pas paraître en reste face aux autres milliardaires, et parce que c’est un bon placement. L’art comme signe extérieur de richesse plutôt que comme expérience : l’intuition n’a pas pris une ride.

Le Rouge ne nous livre pourtant pas un essai sur la vulgarité du capitalisme américain naissant. Il construit un personnage, une scène, une ironie. C’est précisément cette mise en récit qui rend l’observation mémorable, là où une thèse aurait pu la rendre oubliable.

Sherlock Holmes, ou la fiction qui devance la science

Sir Arthur Conan Doyle est sans doute l’exemple le plus spectaculaire de ce pouvoir de la fiction. Il s’inspire notamment de son ancien professeur à Édimbourg, le docteur Joseph Bell, réputé pour sa capacité à déduire la profession, les habitudes ou le passé récent d’un patient à partir de détails d’observation.

Mais Doyle ne s’est pas contenté de transposer une méthode réelle dans la fiction. Holmes examine des empreintes, des trajectoires, des documents, des écritures et des taches de sang à une époque où ces pratiques sont encore loin d’être uniformément installées dans les services de police. L’influence exacte de la fiction sur la criminalistique doit être formulée avec mesure ; elle est néanmoins bien documentée, notamment dans les travaux consacrés à Hans Gross et Edmond Locard.

La fiction n’a pas inventé seule la police scientifique. Elle a cependant donné une forme populaire, cohérente et désirable à une manière rigoureuse de regarder le réel. Voilà ce qu’un roman peut faire : préparer l’imaginaire collectif à une méthode avant que celle-ci ne devienne ordinaire.

Millénium, ou l’enquête comme école

Prenons Millénium, de Stieg Larsson. On peut y entrer pour une enquête et en ressortir avec des intuitions sur le journalisme d’investigation, la finance, les institutions sociales suédoises, la violence faite aux femmes, la surveillance et la sécurité informatique.

Mais Larsson ne nous donne pas un manuel. Il crée des personnages. Il nous oblige à comprendre pourquoi quelqu’un agit, ment, souffre, enquête ou trahit. Et c’est précisément cette expérience qui transforme une information en connaissance.

Da Vinci Code, une porte plutôt qu’une source

Il faut lire Da Vinci Code pour ce qu’il est : un roman, pas un manuel d’histoire. Dan Brown mêle volontairement histoire, spéculation et fiction. Mais combien de lecteurs sont entrés pour la première fois dans l’univers de Léonard de Vinci, de la Renaissance, de la symbolique religieuse et des sociétés secrètes grâce à lui ?

Un roman peut donner une chose qu’un manuel donne rarement : le désir de savoir. Et ce désir est peut-être le commencement de toute véritable culture.

Le Théorème du perroquet, ou les mathématiques comme aventure humaine

C’est encore plus spectaculaire avec Le Théorème du perroquet, de Denis Guedj. J’ai regretté de ne pas l’avoir lu à l’adolescence. On y découvre Pythagore, Euclide, les nombres premiers et irrationnels, toute une histoire des mathématiques, non comme une succession de formules tombées du ciel, mais comme une aventure humaine.

On comprend soudain que derrière un théorème se trouvent des femmes et des hommes, des civilisations, des problèmes concrets, des intuitions et parfois des siècles de recherche. Imaginez l’école si nous enseignions davantage ainsi.

Fondation, laboratoire de civilisation

Et puis il y a Fondation, d’Isaac Asimov. Officiellement de la science-fiction. En réalité, presque un laboratoire de civilisation. Comment une société survit-elle au déclin ? Que vaut la connaissance lorsqu’elle n’est plus accompagnée de puissance ? Comment la technologie modifie-t-elle les rapports politiques ? Comment le commerce devient-il un instrument d’influence ?

Asimov y invente la psychohistoire, une discipline fictive utilisant les mathématiques pour anticiper le comportement de populations immenses. Ce n’est pas une science réelle, mais quelle manière d’obliger un lecteur à penser la démographie, l’histoire et les comportements collectifs. L’influence de cette œuvre sur certains entrepreneurs de la technologie, dont Elon Musk, est documentée.

Je crois que Fondation mérite particulièrement d’être lu depuis l’Afrique. Non pour importer un futur imaginé ailleurs, mais pour penser nos propres questions : comment préserver le savoir, bâtir des institutions durables et faire de la technologie une force d’autonomie ? Il ne s’agit pas d’opposer récit et raison. Il s’agit de conserver la puissance de la culture tout en construisant une civilisation scientifique et technologique.

Magellan, ou le développement personnel sans le dire

Même une biographie prend la force d’un roman lorsqu’elle rencontre un immense écrivain. Dans Magellan, Stefan Zweig raconte une entreprise qui paraissait presque impensable : trouver un passage vers l’autre côté du monde et lancer l’expédition qui réalisera la première circumnavigation. Magellan mourra avant son terme ; Juan Sebastián Elcano ramènera le navire survivant.

On y apprend la géographie, la navigation, les rapports de pouvoir, la peur, l’obstination, l’échec et le commandement. Mais surtout quelque chose qu’aucun livre intitulé Comment accomplir l’impossible ne pourrait véritablement enseigner : ce que ressent un homme qui poursuit une idée à laquelle presque personne autour de lui ne croit.

Voilà du développement personnel, sans jamais prononcer les mots.

Shakespeare et l’empathie comme discipline

Si nous voulons comprendre les hommes, allons au théâtre. Shakespeare nous apprend peut-être davantage sur les relations humaines que beaucoup de manuels contemporains de psychologie populaire.

Le Roi Lear parle du pouvoir, de la vieillesse, de l’ingratitude et de notre besoin tragique d’être aimé. Coriolan parle de l’orgueil, du peuple, de l’élite, de l’incapacité d’un homme exceptionnel à comprendre ceux qu’il méprise. Roméo et Juliette ne parle pas seulement d’amour : la pièce parle de familles, d’identités collectives, de haine héritée, de jeunes gens condamnés par des conflits qu’ils n’ont pas créés.

La littérature ne dit pas : « Voici des techniques pour développer votre intelligence émotionnelle. » Elle fait mieux : elle vous place durablement dans la tête de quelqu’un qui n’est pas vous. C’est l’un des exercices d’empathie les plus sophistiqués jamais inventés.

Une étude publiée dans Science a observé qu’une brève lecture de fiction littéraire améliorait certaines performances liées à la théorie de l’esprit. Il serait toutefois excessif d’en faire une certitude définitive : une réplication menée ensuite n’a pas retrouvé cet avantage immédiat. Les résultats disponibles suggèrent surtout une relation plus complexe entre fréquentation durable de la fiction et compréhension d’autrui.

La science ne clôt donc pas l’argument. Elle le rend plus intéressant : la littérature n’est pas une pilule d’empathie avalée en quelques pages, mais une pratique longue de l’attention aux autres.

« Je ne lis que de la non-fiction »

C’est pour cette raison que j’ai toujours du mal avec cette phrase devenue presque un signe extérieur de sérieux : « Moi, je ne lis pas de fiction. » Comme si l’imaginaire était une perte de temps. Comme si Shakespeare ne nous apprenait rien sur le pouvoir, Asimov sur les civilisations, Balzac sur l’argent, Victor Hugo sur la justice et la misère.

La fiction ne s’oppose pas au réel. Elle construit des simulations du réel. Elle nous permet d’observer des décisions et leurs conséquences sans avoir à les vivre nous-mêmes.

Bien sûr, certains essais produisent le même émerveillement. Sapiens, de Yuval Noah Harari, en est un exemple remarquable : l’auteur fait traverser au lecteur une très longue histoire humaine en posant sans cesse des questions immenses. Pourquoi coopérons-nous ? Pourquoi croyons-nous à l’argent, aux nations, aux institutions ? On apprend, et pourtant on continue de tourner les pages. C’est précisément là que se trouve le talent.

Ce que nous devrions appeler un livre utile

Un livre utile n’est pas nécessairement celui qui vous donne des choses à appliquer demain matin. Ce peut être celui qui, longtemps après sa lecture, a changé imperceptiblement votre manière de regarder les hommes. Celui qui vous a appris les mathématiques sans que vous ayez l’impression d’en faire. Celui qui vous a enseigné la politique en racontant la chute d’un roi. Celui qui vous a fait comprendre la technologie en imaginant une civilisation lointaine. Celui qui vous a appris l’empathie en vous faisant aimer un personnage qui ne vous ressemble en rien.

Notre époque possède une quantité presque infinie d’informations, et l’intelligence artificielle ne fera qu’accélérer le phénomène. Obtenir le résumé d’un livre prend déjà quelques secondes. L’information devient abondante. Ce qui devient rare, c’est la profondeur, l’attention, l’imagination : la capacité à rester suffisamment longtemps dans une idée pour qu’elle nous transforme.

Un grand roman ne nous dit pas seulement quoi penser. Il nous apprend progressivement comment regarder.

Voilà pourquoi nous avons encore besoin des romans. Et peut-être davantage qu’avant.

Dans un monde qui veut tout résumer, tout accélérer et tout transformer en méthode, prendre le temps de lire une histoire est peut-être devenu l’une des dernières formes de résistance intellectuelle.

Déboye Niang
Cabinet Carrée

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